RÉSUMÉ :

Ce recueil Poèmes d’amour  (1926) d’Alfonsina STORNI est composé de petits poèmes en prose dans lesquels le lyrisme est prédominant. La poète nous relate un amour inconditionnel pour un être gardé en son cœur « loin de la curiosité, de l’indifférence et de la méchanceté ». Elle retrouve cet homme dont le cœur « est tendre et beau tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » en chaque chose, le sent circuler dans ses veines, l’imagine surgissant bientôt dans sa chambre brisant l’irrationalité de ses pensées.

    Au fil de la découverte de cet ouvrage on sent poindre l’amertume car le sentiment amoureux ne semble pas d’un égal partage. Puis l’absence s’installe, plonge l’auteure dans la mélancolie ; l’idylle finit par s’écrouler comme un château de cartes dressé sur l’autel de l’espérance. Celui qu’elle a chéri comme un enfant est parti, il ne reste qu’un fantôme avec qui elle s’enferme dans sa chambre : « je prends le fantôme entre mes bras et comme une vieille horloge, longuement, gravement et solennellement je berce le vide… », ce grand vide de l’existence désormais installé en son âme…

   Poèmes d’amour  est traduit en français par la poète et sociétaire de la Société des Poètes Français Monique-Marie Ihry.

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Préface

Recueil de poésie présenté par Monique-Marie IHRY

    Alfonsina Storni est née en Suisse italienne en 1892. Ses parents émigrèrent en Argentine pour des raisons financières.

    À l’âge de 12 ans elle écrit son premier poème marqué par la tristesse de la vie et centré sur le thème de la mort. À cette époque, sa mère tenta de diriger une école privée de 50 élèves, mais son époux décida qu’il valait mieux s’occuper d’un café dans lequel la petite Alfonsina serait utilisée à profit comme serveuse. Les conditions matérielles difficiles de la famille empirèrent à la mort du père en 1906.

    Pour survivre, Alfonsina décide de se débrouiller seule. À 14 ans elle reprend le cours de ses études qu’elle avait dû abandonner pour travailler. Parallèlement, elle est employée dans une entreprise de casquettes, puis dans une usine de fabrication d’huile et également comme surveillante dans une école. Mais elle ne gagne pas assez pour vivre et part à Rosario pour chanter dans un théâtre comme choriste. L’année suivante elle obtient le diplôme de « maîtresse rurale ». Elle exercera en tant que telle et parviendra à diriger l’école dans laquelle elle enseignait à Rosario.

    Puis, elle subit une première déception amoureuse avec un homme de 24 ans plus âgé qui l’abandonne alors qu’elle portait son enfant. Alfonsina décide de partir à Buenos Aires où elle donne naissance à son fils Alejandro. Elle a 20 ans.

Ses publications

    Elle publie ses premiers vers dans les revues Mundo Rosarino et Monos y monadas de Buenos Aires. En 1916 sera édité son premier recueil de poésie L’inquiétude du rosier. Elle publiera ensuite Le doux mal (1918), Irrémédiablement  (1919) et Langueur (1920), recueils dans lesquels elle exprime ses frustrations ainsi que celles des femmes en général.  Seront édités ensuite Ocre (1925), Poemas de amor (1926), Monde aux sept puits (1935), Masque et trèfle (1938). Son œuvre théâtrale importante et cependant moins connue que sa poésie, est destinée à un public adulte et également aux enfants. Citons par exemple Le maître du monde pour les adultes et Pedro et Pedrito une pièce de théâtre pour les enfants.

    En 1918, elle écrit un poème en hommage à Carolina Muzzili−ouvrière socialiste et en l’occurrence une des grandes figures féministes argentines −qui paraîtra dans la revue Humanidad nueva. Ses nombreux articles publiés dans les revues de l’époque en tant que journaliste (Cara y caretas, Nosotros, La nota, La nación) sont axés essentiellement sur la condition féminine. Pour ne citer que quelques titres sans équivoque : « Féminités », « Nous voterons », « Droits civils féminins », « À propos des incapacités relatives des femmes ».

    Comme la poète uruguayenne Delmira Agustini, Alfonsina Storni se révolte contre la condition des femmes uniquement destinées à se marier et à fonder une famille. Elle se rebelle également contre l’hypocrisie d’une société qui s’insurge contre les revendications féminines pourtant bien légitimes. Elle évoque la condition des femmes au travail, ceci passant par l’employée de maison, la couturière à domicile, les travailleuses dans les champs, les femmes issues de l’immigration.

Récompenses et promotions

    Alfonsina Storni a reçu des Prix de poésie d’importance. Première femme à avoir obtenu cette distinction en 1920, elle s’est vu attribuer le 1er Prix Municipal de la ville de Buenos Aires. La même année, elle est également récompensée par le 2nd Prix National de Littérature pour son recueil de poésie Langueur. En 1931, elle recevra à nouveau le Prix Municipal de la ville de Buenos aires.

    En 1921, Le Théâtre Municipal pour Enfants Labardén créa pour elle un poste. En 1923, le Ministère de l’Éducation Publique crée pour elle une chaire de professeure de Lecture et de Diction à l’École Normale de Langues Vivantes. 

Comment définir la poésie d’Alfonsina Storni ?

   Sœur Juana Inés de la Cruz − « la belle muse de Mexico », comme l’appelaient la critique au XVII° − prônait déjà en son temps l’émancipation de la femme. Il en va de même pour la poète argentine Alfonsina Storni, la poète Uruguayenne Delmira Agustini (1886-1914) et la chilienne Gabriela Mistral (1889-1957), trois auteures très reconnues en Amérique Latine dans la première partie du XX° siècle.

    Delmira Agustini et Alfonsina Storni initièrent une libération de l’écriture dans la poétique de ce début de siècle. Elles sont toutes deux lyriques et chantent avec véhémence l’érotisme, chacune à leur façon. Delmira Agustini est sensuelle, parfois impudique, abordant l’amour d’une façon plus charnelle qu’Alfonsina Storni qui célèbre, quant à elle, davantage la passion. Chez Gabriela Mistral l’on trouve une inquiétude mystique et un sentiment humanitaire. Toutes trois sont une même voix poétique profonde et dramatique, libérée de l’hermétisme traditionnel de l’écriture en vogue.

    L’œuvre d’Alfonsina Storni est sous le signe de la passion et de l’amertume. Son fils Alejandro Alfonso Storni écrira dans la préface de l’anthologie publiée par Eudeba en 1961 : « Elle lutta depuis son enfance à bâtons rompus pour exister ».  

Œuvre divisée en deux périodes séparées par une période de transition

La première période (1916-1920)

    Son œuvre se divise en deux parties. La première allant de 1916 à 1920 qualifiée de postmoderniste dans laquelle sont publiés les recueils de poésie L’inquiétude du rosier, Le doux mal, Irrémédiablement, et Langueur. Le thème de l’amour est abordé avec cynisme, ironie, révolte et amertume, reflet des conditions de vie difficiles de la poète. Graciela Peyro écrira à ce sujet : « Dans ses premiers poèmes la vie est conçue comme une abondance de goûts sensuels, que l’esprit ose combattre ». La passion féminine se résume à un affrontement avec les hommes, la femme étant l’ennemie, très soumise et sous la coupe du joug patriarcal.

    Comme l’exprime Julio Noé dans une étude sur Alfonsina Storni : « Elle était née pour aimer libre d’âme et de corps, avec une joie païenne et la ténacité d’une femme docile, mais son intelligence vive l’avait mise en garde contre l’homme, « maître du monde » dont les désirs impérieux souillent les sentiments les plus profonds ». Alfonsina Storni n’a pas tenté de composer une œuvre lyrique transcendantale ou d’appartenir à une école philosophique. Elle était créatrice de son propre langage, exempt de toute référence latine, française ou anglaise. Dans L’Inquiétude du rosier − ouvrage que certains ont qualifié de  « romantisme immature » − la femme est sous l’emprise d’une passion sauvage, elle s’exprime sans artifice son ressentiment et sa souffrance. Dans Le doux mal, les poèmes sont empreints d’un amour profond.  On y découvre parfois l’inquiétude, des sentiments à la fois forts et contradictoires. Le recueil Irrémédiablement est le reflet de l’âme intérieure. L’écriture est virile et harmonieuse.

    Langueur  paru en 1920 remporte un grand succès. La poète dédicacera cet ouvrage à

« ceux, qui comme moi, n’ont jamais réalisé un seul de leurs rêves ». Dans ce recueil, Alfonsina Storni renonce à l’expression de sa vie intérieure et va au fond des choses, parce que, selon elle, « les choses viennent du fond de la vie ». Avec cet ouvrage, elle inaugure un changement dans son écriture. Le ton n’est plus subjectif, elle l’expliquera par le fait qu’elle semble avoir en quelque sorte déjà exprimé tout ce qu’elle avait à dire.

    C’est le moment de sa consécration ; elle se voit attribuer des grands prix de prestige Par ailleurs, elle obtient la nationalité argentine. Elle donnera des conférences sur la poète Delmira Agustini pour qui elle avait une grande admiration. Elle lui dédiera un poème dans Ocre.

La période de transition (1925-1926)

    En 1925 − période de transition dans son écritureelle publie Ocre, un recueil de poésie profondément humain dans lequel elle exprime sans voile sa passion amoureuse. Federico de Onis dira d’elle : « C’est la plus féministe des plus grandes poètes de notre époque ». Cet ouvrage, comme son titre le suggère, est sous le signe de l’automne de l’âme et de la mélancolique. La poète a atteint une maturité intellectuelle. Ce recueil est le reflet de ses réflexions les plus intimes. La mort et la passion s’équilibrent. Avec lui se termine l’époque postmoderniste de l’auteure.

    En 1926 Alfonsina Storni obtient une chaire au Conservatoire de Musique et de Diction de Buenos Aires.

    De 1916 à 1925, sa poésie est homogène et relativement facile à définir. Ses quatre premiers recueils sont romantiques avec des influences du mouvement Modernistes dont Ruben Dario était le chef de file, influences tant sur le plan de la forme que celui du contenu. Par exemple, tout comme Dario, Alfonsina a recours au personnage du cygne, emblème métaphorique par excellence des modernistes. Cependant, la poète ne reprend pas le thème de la femme fatale séductrice propre aux écrivains masculins modernistes. Elle devient la femme « louve », rebelle et vorace. On pourrait la rapprocher de Delmira Agustini qui se transforme en vampire et en cannibale dans son poème « Bête d’amour » des Calices vides.

    Chez Alfonsina Storni, le thème féministe domine. Il n’est pas abordé de façon directe mais se profile derrière l’humour, la cruauté. Dans la poésie de l’auteure il ne s’agit pas de militantisme mais d’une expression personnelle, subjective exprimant sa vie, ses conditions de travail difficiles dans plusieurs usines en tant qu’ouvrière. Il s’agit d’évoquer les disparités entre le monde masculin et le monde féminin au travail.

Le recueil Poemas de amor (1926)

   Poemas de amor publié en 1926 et traduit en français dans cet ouvrage, est composé − comme l’auteure l’écrit elle-même − de « phrases » relatant un « état amoureux ». Ce sont en l’occurrence des petits poèmes en prose dans lequel le lyrisme est prédominant. La poète nous relate un amour démesuré et inconditionnel pour un être gardé en son cœur  « loin de la curiosité, de l’indifférence et de la méchanceté ». La rencontre de l’être aimé suscite l’émerveillement : « mon cœur est rouge, plein de vie, émerveillé  ». Plus loin elle écrira « mes yeux lancent des éclairs et mon visage est métamorphosé », ou encore : « J’étais sacrée, sacrée. Rien, personne, pas même la lumière ne devait m’atteindre ». Cet homme dont elle parle est parfait, son cœur « est tendre et beau tant à l’intérieur qu’à l’extérieur ». Le souvenir de la rencontre est omniprésent : « Je conserve dans mes yeux l’éclat de ton dernier regard ». Elle retrouve l’amant en chaque chose, le sent circuler dans ses veines, se transforme en papillon pour le rejoindre en pensée lors d’un repas auquel elle n’était pas conviée : « n’as-tu pas remarqué le grand papillon qui, de façon insistante, tournait autour de toi sous le regard paisible de tes proches ? ». Elle va, vient et revient de façon quasi obsessionnelle devant sa maison dans le but de se rapprocher de lui. Par ailleurs la notion de rêve est très présente. Elle imagine l’amant qui surgira bientôt dans sa chambre brisant l’irrationalité de ses pensées.

    Au fil de la découverte de cet ouvrage, on sent malgré tout poindre l’amertume, car cet amour inconditionnel ne semble pas d’un égal partage. La poète craint que cette relation ne se termine, « tout rêve peut prendre fin, même sous l’influence de la personne aimée » écrit-elle. Puis l’absence s’installe, la plonge dans la mélancolie. Ce bonheur qu’elle tente de rendre réel finit par s’écrouler comme un château de cartes dressé sur l’autel de l’espérance : « Je m’obstinais à croire au miracle : en fixant mon regard sur une plante rachitique, mourante, je lui ordonnais : − Grandis, élargis tes vaisseaux, élance-toi dans les airs, fleuris, donne des fruits ! ».

    La dernière partie intitulée « Agonie » voit éclore le désamour avec « des paroles lapidaires » venant de l’être adulé, paroles ouvrant « de grandes blessures ». L’homme devient cannibale aspirant l’odeur du sang. Sa passion l‘emporte. Désespérée la poète s’accroche à son cou « collée à ton cou, plus que la peau au muscle », mais il est trop tard. Cet homme qu’elle a chéri comme un enfant à qui elle a tout donné est parti. Il ne reste qu’un fantôme avec qui elle s’enferme dans sa chambre : « je prends le fantôme entre mes bras et comme une vieille horloge, longuement, gravement et solennellement je berce le vide… », ce grand vide de l’existence désormais installé en son cœur.

La seconde période (1934-1938)

    Ocre et Poèmes d’amour, publiés respectivement en 1925 et 1926, font partie de la période de transition sur le plan de l’écriture évoquée précédemment.

    La seconde période qui va de 1934 à 1938 voit la publication des recueils Monde aux sept puits  et Masque et trèfle. L’œuvre de la poète ne s’inscrira plus désormais dans le mouvement postmoderniste mais dans celui de l’avant-garde.

Conclusion 

    En 1938, après avoir enduré trois longues années de grandes souffrances liées à un cancer du sein, Alfonsina Storni écrit le poème « Je vais dormir » consacrant son adieu à la vie, l’envoie à la rédaction de La Nación, une des nombreuses revues dans lesquelles elle avait publié des articles, et se donne la mort le lendemain en entrant dans la mer. On était le 22 octobre 1938, elle avait 46 ans.

    Peu avant son décès, Le Ministère Public d’Uruguay avait organisé une grande manifestation honorifique où furent invitées les trois grandes poètes Sud-Américaines de l’époque : Gabriela Mistral (Chili), Juana de Ibarbourou (Uruguay) et Alfonsina Storni représentant l’Argentine.

    Plusieurs des revendications légitimes avancées par les femmes écrivains et journalistes latino-américaines de ces premières décades du XX° ne furent seulement adoptées qu’au courant de la seconde partie XX° siècle. Alfonsina Storni − de par sa participation active tant sur le plan social que politique par le biais de ses écrits − fut un vecteur qui permit au mouvement féministe de faire évoluer la condition des femmes.

    Il est regrettable qu’au cours du temps, cette poète très connue à l’époque pour son action soutenue en faveur d’une amélioration de la condition féminine, ne soit plus définie actuellement que par son romantisme et sa mort tragique. Le chemin conduisant à cette vérité que les femmes sont des êtres intelligents, sensibles et capables d’accéder à la reconnaissance pour leurs qualités intrinsèques et leur droiture semble encore bien long à parcourir.

Monique-Marie Ihry

A PROPOS DE L’OUVRAGE :

Collection Bilingue n° 4

© Cap de l’Étang Éditions™, 13 Rue du Château, Capestang (34310)

Gencod : 3019008245105

SALGUES Bruno, SIRET : 753 039 981 00026

Numéro éditeur : 978-2-37613

ISBN : 978-2-37613-039-0

EAN : 9 782 376 130 390  

THEMA : DCC

CLIC : 3633, Poésie

          3638, Poésie contemporaine

Réalisation de la couverture : Monique-Marie Ihry

Illustrations : Monique-Marie Ihry

Poèmes d’Alfonsina STORNI

Traduction Monique-Marie IHRY

100 pages

141 g

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